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La sorcellerie comme mode de causalité politique? (1/4)

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Cet article tente de montrer que la sorcellerie doit être analysée à la fois comme un instrument d’action et d’inter­prétation politique qui fournit à nombre d’individus les moyens de «comprendre» le politique. Tout en soulignant l’influence des forces de l’invisible sur les comportements, il montre que celles-ci ne sont pas les seuls modes intel­lectuels de causalité politique. Dans le discours public contemporain, il y a une combinaison complexe d’au moins trois modes de causalité et d’interprétation politique.

Quoique la majorité des politistes occidentaux habite un monde où les forces diverses de la causalité politique peuvent souvent être étudiées empi­riquement, en Afrique, certains des effets et des causes du politique échap­pent fréquemment aux moyens d’observation directe, voire indirecte. Pour les analystes de la politique en Afrique, l’importance capitale du monde « invisible », le monde des ancêtres et des esprits – soit bons, soit malins –, le monde des sorciers et des « marabouts », autrement dit le monde des spé­cialistes de l’occulte, exige une appréciation nuancée et mise en contexte de la causalité politique. Cet article tente de montrer que la sorcellerie devrait être analysée, au moins en partie, comme un instrument utilisé pour obtenir certains résultats politiques et, en même temps, comme un moyen, pour bien des Africains, de comprendre le politique. Par ailleurs, il nous faut rendre compte de la manière dont le comportement politique en Afrique est souvent influencé par ce monde invisible. Les Africains pensent que la sorcellerie existe au cœur de leur monde politique et, en conséquence, leurs interprétations et compréhensions des événements politiques accordent assez souvent une influence causale importante au rôle joué par les sorciers. Cela ne veut pas dire que les autres moyens intellectuels permettant de s’in­terroger sur la causalité politique sont absents en Afrique. Au contraire, dans le discours politique contemporain que nous examinerons au cours de cet article, il existe une combinaison complexe d’au moins trois façons de com­prendre les facteurs du politique. Avant d’aborder l’analyse de la sorcellerie comme mode de causalité politique, sans doute est-il utile de résumer ces deux autres moyens d’apprécier la causalité des événements en général.

Causalité politique

Il existe tout d’abord en Afrique une forme de compréhension moderne, rationnelle et scientifique des événements. Pendant la phase (manquée) de libéralisation du Zaïre des années 90, monseigneur Monsengwo s’adressa ainsi à la Conférence nationale souveraine: « […] nous n’avons même pas encore commencé, en tant que Conférence nationale souveraine, l’autocri­tique sereine de notre passé, la lecture de notre histoire pour y découvrir les causes objectives de la faillite de notre société, de manière à les éviter dans la construction du nouveau système politique.» On trouve ici l’idée impli­cite qu’il existe des « causes objectives» à la situation politique; que l’on peut les découvrir et les étudier; et que ce savoir nouveau peut servir à remé­dier aux problèmes ayant déréglé la société dans le passé. Les paroles de l’évêque s’appuient également sur la relation rationnelle entre les moyens et les fins, sur une croyance profonde dans la possibilité du progrès, et sur la foi dans la validité de la pensée scientifique ou objective comme moyen d’y parvenir.

Assez souvent, certains intellectuels opposent sciemment cette perspective scientifique et rationnelle à la « mentalité magique» dont la sorcellerie est une des manifestations les plus importantes. Un article écrit par un cher­cheur et paru dans la presse camerounaise en 1987 présente certains points saillants de ce discours. D’abord, selon l’auteur, « la lutte contre la menta­lité magique [qui] s’impose comme une nécessité qui découle de notre volonté de développement et de promotion de la science et de la technique exprimée de par la création d’un ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique et technique. Conforme à cette volonté serait le comportement consistant à interdire ou du moins à s’abstenir d’encou­rager la croyance et la pratique de la sorcellerie sous toutes ses formes. Incon­séquent est par contre l’ouverture des médias aux fléaux de la magie/sor­cellerie qui publient des articles et font des interventions d’une crédibilité puérile et dont l’extravagance nous ramène en arrière de plusieurs siècles». Ensuite, le savant invite l’intellectuel africain à prendre conscience du fait qu’il « faillirait gravement à sa tâche s’il tenait un discours qui ne se démarque pas de la vision magique du monde. Par contre, l’histoire lui saurait gré s’il contribuait par ses écrits à l’avènement d’une mentalité scientifique en Afrique ». Évidemment, selon l’auteur, la sorcellerie n’est ni moderne ni scientifique, et l’instruction est la voie appropriée pour dissiper de telles superstitions. La presse kenyane suggère de son côté que ces pratiques et croyances, par ailleurs fort répandues, ne sont pas tout à fait « civilisées ».

Une perspective religieuse et spirituelle existe parallèlement à cette appro­che scientifique. Dans certains cas, des gens croient que des actions et consé­quences politiques découlent soit du péché, soit d’un comportement digne et vertueux. En 1992, par exemple, l’Assemblée des abbés kinois a délivré aux croyants le message suivant à la cathédrale Notre-Dame: « Combien il est de triste de devoir constater que les options politiques prises par notre société ont été pour une société sans Dieu. D’où suppression des cours de religion, mauvaise conception de la laïcité, inversion des valeurs, retour aux pratiques fétichistes, paganisme et culte de la personnalité. Tout cela nous a enfoncés dans un sous-développement matériel et mental tel que le pays est devenu un Zaïre véritablement sinistré. Le sous-développement est tou­jours l’expression du péché, parce qu’il va toujours à l’encontre de la croissance des virtualités de l’homme. Le projet du Créateur tend par définition vers un mieux-être, un plus-être.» Il va sans dire que cette explication du sous-développement ne concorde pas vraiment avec les théories économi­ques néo-classiques habituellement prônées par la Banque mondiale.

En 1991, un article paru dans la presse kinoise notait que « Pour tout Zaïrois, le Président Mobutu serait quelqu’un que Dieu a placé à la tête du Zaïre pour faire souffrir le peuple zaïrois ». Un deuxième article, écrit par un licencié en chimie, soulignait que « les grandes concentrations d’activités du mal aussi bien dans le passé que de nos jours au sein du MPR auraient été impossibles sans une force motrice – Satan en personne ». Dans ce cas, bien sûr, c’est Satan lui-même qui est donné responsable des actions répréhen­sibles du parti-État de Mobutu. Immédiatement après le coup d’État perpétré par le général Buhari au Nigeria à la veille de 1984, Habibu Shagari, un neveu du Président écarté, a émis l’idée que le coup ayant renversé Shehu Shagari était un acte de Dieu. Le fils du président Shagari, un avocat, a éga­lement vu dans l’action des militaires une intervention céleste 8. Bien qu’il soit possible d’interpréter toutes ces déclarations de façon métaphorique, je suis d’accord avec Stephen Ellis et Gerrie Ter Haar qui soutiennent l’idée que nous pouvons et, dans certains cas, que nous devons comprendre ces déclarations de manière littérale.

Enfin, la sorcellerie, le côté du pouvoir le plus ténébreux, constitue le troi­sième mode de compréhension de la causalité politique, et c’est le sujet qui occupera la majeure partie de cet article. Bien des Africains comprennent la sorcellerie comme un mode de causalité parce qu’ils sont persuadés que de sombres forces influencent souvent de manière décisive les événements quotidiens, tels les matchs de football, ainsi que ceux de la haute politique. Ils sont également persuadés que la sorcellerie est un moyen parmi d’autres de réaliser certains projets de la vie de tous les jours, et que les politiciens ne s’en privent pas pour atteindre leurs propres buts politiques. En réalité, que l’on parle des événements quotidiens ou des interventions politiques extraordinaires des membres des classes dirigeantes, la logique de la sorcel­lerie reste la même, et c’est ce qui retiendra notre attention dans cet article. Quelques exemples tirés de la presse africaine suffiront à prouver son impor­tance dans la vie ordinaire, et à montrer qu’elle sert à expliquer nombre de réalités différentes.
Ici, je prêterai attention au rôle que joue la sorcellerie dans les rencontres sportives, notamment dans le football. Pour beaucoup de gens, et pas nécessairement les moins instruits ni les moins intelligents, l’issue des matchs de football est influencée, voire pour certains déterminée par la sorcellerie. Le monde sportif nous servira d’exemple privilégié parce que, malgré les libéralisations politiques et économiques partielles qui ont introduit une meilleure liberté de la presse dans les années 90, l’arène spor­tive reste l’un des seuls lieux où l’on peut trouver une discussion plus ou moins ouverte sur la sorcellerie, sujet qui demeure particulièrement tabou et sensible pour nombre d’intellectuels et de politiciens africains.

Il est intéressant de noter que ce sujet serait peut-être moins difficile à abor­der si les politistes occidentaux reconnaissaient plus facilement le rôle joué chez eux par les modes alternatifs de causalité politique. Ainsi, pour expliquer le résultat d’une élection présidentielle aux États-Unis, un partisan de la compréhension scientifique, rationnelle et moderne de la causalité utilisera la formule consacrée: « C’est le facteur économique qui prime, voyons! ». On suppose que les électeurs sont rationnels et, par conséquent, qu’ils choi­sissent le candidat jugé le meilleur pour la défense de leurs intérêts écono­miques. Leur choix devient alors relativement prévisible puisque, pour l’ana­lyste politique, il existe une relation logique entre les moyens (ici une élection) et le but politique ultime (le mieux-être économique). Les explica­tions offertes sont ainsi jugées modernes, rationnelles et scientifiques. Aux États-Unis, si l’économie est florissante, il devient donc très difficile de mena­cer un Président en exercice. Le mode de causalité religieuse, en revanche, interprétera les résultats d’une élection comme une manifestation de la volonté de Dieu. D’ailleurs, certains hommes publics américains procla­ment que le sida n’est que la sanction divine d’une vie de péché. Enfin, selon le troisième mode de causalité politique, les résultats d’une élection s’expliquent par le fait que le candidat gagnant a pu racoler les sorciers les plus puissants.

Ainsi existe-t-il plusieurs autres modes de compréhension de la causalité politique. Pour ne citer qu’un exemple, on est aujourd’hui par­faitement renseigné sur le recours à l’astrologie du président américain Ronald Reagan. Le problème épistémologique que nous rencontrons est dû au fait que ces moyens d’interpréter la causalité politique sont souvent occultés, et par la puissance intellectuelle et par la légitimité répandue et acceptée de l’idéologie scientifique. Un politologue étudiant la politique américaine qui prendrait au sérieux ces autres modes de causalité politique et tâcherait de les examiner systématiquement et « scientifiquement » aurait, quelle que soit la qualité de son travail, des difficultés à le faire publier. Pour-tant, les travaux novateurs de Jean-François Bayart et Peter Geschiere sur le monde politique en Afrique ont rendu la tâche plus facile.

A suivre…

 

Michael G. Schatzberg, Université du Wisconsin-Madison

Traduit par Shad. Mukalenga


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