president liberia2

La reconstruction du Liberia passera par le féminisme

Partagez-le

Tandis que la première présidente du continent africain tente de régler la myriade de problèmes de son pays dévasté par la guerre, les femmes de la rue prennent la parole et trouvent la force de continuer d’avancer.

MONROVIA, LIBERIA— Si vous avez vu le documentaire de 2008 très récompensé Pray the Devil Back to Hell, alors cette histoire vous est familière: un groupe de femmes libériennes —musulmanes et chrétiennes, jeunes et moins jeunes, lasses depuis longtemps des horreurs de la guerre— se sont unies pour militer pour la paix dans leur pays.

Vous savez qu’elles ont organisé des sit-ins devant le palais présidentiel, infiltré les négociations de paix au point mort au Ghana, et fait la grève du sexe jusqu’à ce que leurs maris reviennent à la raison et promettent eux aussi de faire campagne pour la paix.

Et puis il y a une autre histoire, bien moins connue: celle de ces femmes —en particulier les plus modestes soldats du mouvement pacifiste— qui sont obligées de lutter pour entretenir cet élan, sept ans après la fin de la dernière guerre du pays, maintenant que les traités sont signés, les morts ensevelis et qu’une «dame de fer», a été élue présidente.

Comment continuer à vivre après, alors que les emplois sont si rares, le pays toujours dévasté par les bombardements et qu’il y a tant de victimes de viol à soigner? Comment faire pour que l’espoir survive? Le féminisme a-t-il une place dans un pays qui lutte de toutes ses forces pour se reconstruire? Et comment engager les jeunes, et les convaincre que le féminisme a une place dans leur vie?

«Le plus grand problème à présent», explique Lindorah Howard-Diawara, coordinatrice du réseau national pacifiste Women in Peacebuilding (Wipnet) du West Africa Network for Peacebuilding (Wanep), «c’est la prise de pouvoir économique. Comment créer de la richesse? Il nous faut trouver ce qui permettra aux femmes de se considérer différemment, de penser: « D’accord il y a eu la guerre, mais je suis devenue quelqu’un. » Quand une femme a de l’argent, elle ne cherche pas un homme pour s’occuper d’elle. Elle est capable de prendre les bonnes décisions pour son avenir».

Aujourd’hui, Howard-Diawara, accompagnée d’Etweda «Sugars» Cooper, doyenne du mouvement des femmes libériennes, visite la section de Paynesville de Wipnet. Ici, tous les jeudi matin, les femmes de Paynesville, dont beaucoup apparaissent dans Pray the Devil Back to Hell, se rassemblent dans la Hutte de paix, cabane ouverte au toit de chaume en lisière des faubourgs poussiéreux de Monrovia.

C’est là que ces femmes du marché se retrouvent pour méditer, prier et parler des moyens d’entretenir la paix. Ce qui les préoccupe sont les problèmes à l’origine de la guerre civile —les divisions ethniques, la corruption galopante, l’appât du gain— et qui persistent encore. Si elles ne gardent pas un œil sur les racines du mal, si elles ne continuent pas à plaider pour la paix, le retour à la guerre civile est toujours possible.

«En tant que femmes», affirme Howard-Diawara, «il est hors de question de rester assises et de nous regarder revenir à ça.»

Les femmes de la section de Paynesville ont d’autres visiteurs hormis Howard-Diawara et Cooper: un contingent de journalistes de l’International Reporting Project, à qui elles chantent la bienvenue, échange à la fois familier et étranger.

«Demain est un autre jour», chante Margaret Malley, la présidente du groupe, une femme râblée dont le bras droit est coupé au niveau du coude, conséquence d’un accident de voiture pendant la guerre.

«Demain, demain, demain», scandent les autres, frappant des mains et agitant des calebasses. Les rythmes joyeux et la musique font trembler la Hutte de paix.

Demain est peut-être un autre jour, mais pour ces femmes, l’urgence c’est aujourd’hui. Le taux de chômage de ce pays d’Afrique de l’Ouest atteint des sommets impressionnants —pas moins de 85%. Et pourtant, tout le monde travaille, d’une façon ou d’une autre.

Les femmes de la Hutte de paix ne font pas exception. La plupart d’entre elles subsistent grâce à de petites exploitations agricoles, où elles cultivent des récoltes modestes, de piments par exemple, qu’elles vendent au marché. Leurs maris, quand elles en ont, trouvent de petits boulots ici et là. Malley vend du charbon —«de petites, petites choses», comme elle dit. Les routes sont dans un état si lamentable, ravagées par 14 ans de guerre civile, qu’il est difficile de faire quoi que ce soit à grande échelle; transporter des marchandises est pratiquement impossible. Résultat, les récoltes pourrissent.

«Nous n’avons rien», déplore Awato Tokpa, l’une des femmes du marché. «Nous n’avons pas d’argent. Nous n’avons pas d’aide. Nous passons notre temps à prier Dieu pour qu’Il nous aide.»

Mama Kolubah Johnson, grand-mère de 43 ans au visage poupin qui enseigne les rudiments de la lecture aux autres femmes, ajoute: «La majorité d’entre nous vit au jour le jour. Certaines voudraient fonder un commerce, mais il n’y a pas de financement.»

Et pourtant, malgré leur frustration, ces femmes sont optimistes, déterminées et drôles. Après tout, n’ont-elles pas découvert leur propre puissance en affrontant le président déposé Charles Taylor et les groupes rebelles? N’ont-elles pas forcé les deux camps à s’engager dans des négociations de paix, et n’ont-elles pas arrêté une guerre? Il y a de la puissance là-dedans.

Elles savent de quoi elles sont capables. Elles veulent juste une chance de le montrer. Aujourd’hui, c’est une femme qui dirige le pays, la première femme chef d’État du continent. Là aussi, il y a de la puissance.

«Cela procure aux femmes un grand respect», explique Johnson. «Avant, les hommes pensaient qu’on ne pouvait rien faire sans eux. Aujourd’hui, toujours plus de femmes veulent des postes politiques.»

Figure maternelle et dame de fer

Difficile de trouver un symbole plus fort de la puissance féminine que la présidente Ellen Johnson Sirleaf, élue au deuxième tour en 2005. Avec son style direct, elle a inspiré de nombreux Libériens, même si certains détracteurs l’accusent de ne pas avoir assez fait pour remettre le pays sur les rails après les deux guerres civiles.

Partout, des posters affichent sa mine radieuse, ses bras ouverts qui rappellent aux Libériens qu’ils ne font qu’un. Si on l’appelle «Mama Ellen», ici, il y a une bonne raison. Comme si le pays, meurtri par des années de guerre provoquée par les hommes, avait hâte qu’une figure maternelle arrive et remette les choses à leur place.

Et clairement, cette grand-mère de 72 ans n’a pas peur de remonter les bretelles à ceux qui ne se montrent pas à la hauteur. Comme l’observe une fille du pays, Helena Cooper, dans le World Affairs Journal:

«Une vie passée à parler dans des conditions difficiles avec les fous qui l’entouraient, de Samuel K. Doe, le sergent qui prit le contrôle du pays lors du coup d’État sanglant de 1980 et plus tard la jeta en prison, à Charles Taylor, l’ancien président dont les dix ans de ravages ont débouché sur des guerres alimentées par des trafics de diamants dans trois pays, tout cela a donné au style de Sirleaf quelque chose d’impitoyable…»

En novembre 2010, Sirleaf s’est montrée à la hauteur de son autre surnom —la dame de fer— quand elle a abruptement suspendu tous ses ministres, officiellement pour enquêter sur des affaires de corruption.

«Ce n’était qu’un avertissement», commente, un brin satisfaite, la présidente. Certaines personnes se «relâchaient un peu», explique-t-elle, et poursuivaient des «objectifs politiques» au lieu de faire le travail qu’on attendait d’eux: reconstruire le pays (aujourd’hui, à deux ministres près, ils sont tous retournés à leurs postes).

En ce moment, elle est assise dans une salle de conférence de sa résidence officielle, flanquée de deux drapeaux libériens, coiffée de son traditionnel turban, arborant perles et longue robe traditionnelle. Elle parle du moment où elle remettra au travail les ministres encore suspendus, dit pourquoi elle est prête à comparer son bilan avec celui du président déposé Charles Taylor n’importe quand, et explique pourquoi elle rompt sa promesse de se limiter à un seul mandat pour se représenter aux élections de 2011.

Il reste encore trop de problèmes à résoudre, et pas assez de temps. Elle est intelligente et a la répartie facile, elle est directe et ouverte sans être chaleureuse pour autant. Elle a également un sens aigu du symbolisme de son rôle de première présidente.

Pendant que nous parlons, je tente encore d’appréhender la dichotomie qui me paraît marquer ce pays: tout le monde, semble-t-il, surtout les hommes, n’a de cesse d’évoquer le pouvoir des femmes et le respect qui leur est dû. On y décèlerait presque un petit côté pom-pom-girl; tout est très «Youpi les filles!», Et pourtant, le nombre de viols et de violences faites aux femmes dans ce pays a un caractère épidémique.

Je demande à Sirleaf: «Comment expliquez-vous cela? Ne sont-ce que les vieilles femmes qui forcent le respect, tandis que les plus jeunes doivent se tenir sur leurs gardes?»

«Le respect des femmes augmente de façon générale», me répond-elle. «D’après ce que j’entends dire, même les jeunes filles acquièrent du pouvoir. Elles s’enhardissent davantage. Mais agresser les femmes reste un élément dominant de la culture masculine. Nous devons attaquer le problème de façon plus agressive.»

La complexité du statut des femmes

Cette culture de la violence sexuelle est l’héritage de deux guerres civiles brutales, où le viol était utilisé comme une arme, une façon de détruire les liens familiaux, d’humilier et de dominer. C’est un problème dont le pays est conscient de façon aussi aiguë que douloureuse grâce aux programmes publics d’information diffusés par les radios communautaires.

Cette prise de conscience accrue est flagrante dans les affiches décrivant le viol, dans les cliniques spécialisées en agressions sexuelles qui jalonnent le pays et dans le nouveau tribunal dédié aux violences contre les femmes qui juge les crimes sexuels (une journaliste libérienne, Siatta Scott Johnson, directrice de création de Smart Media Liberia, est en train de produire un documentaire sur le viol dans son pays natal).

Mais il se passe autre chose ici, au-delà des efforts pour réduire les violences sexuelles. On me dit que l’excision est encore largement pratiquée dans les villages les plus isolés. Et puis il y a aussi le fait que tant de jeunes femmes que j’ai rencontrées ici, dont beaucoup sont des étudiantes et des activistes, sont des mères célibataires qui luttent seules pour vivre.

Pourtant, elles vont à l’université et à ce titre ont de la chance. Les frais d’inscription leur coûtent cher, mais elles ont des choix. Pour les moins chanceuses, celles qui sont bien plus pauvres, celles dont les parents ont été tués pendant la guerre, l’école est une perspective insaisissable.

«La scolarisation des filles n’en est qu’à ses balbutiements», rapporte Angeline Siaway, activiste et agricultrice de 28 ans qui vit dans le comté de Bong, dans l’arrière-pays. «À cause de la pauvreté, elles abandonnent les études». Pour beaucoup de ces filles, la prostitution, en augmentation au Liberia, est la seule option.

Hannah Farr, activiste et étudiante de 27 ans à l’université de Cuttington, ajoute:

«La plupart d’entre elles sont juste là, dans la rue. On les voit passer d’un homme à l’autre. Je leur dis: “Ce n’est pas bon pour ta santé. Ca va te détruire”».

Les classes sociales jouent naturellement un grand rôle dans tout cela. Les femmes des classes moyennes et supérieures —celles qui occupent les bureaux, les élues, les femmes élégantes entourées d’une véritable cour qui jouent les hôtesses dans les restaurants de luxe et les casinos pour expatriés— elles, s’en sortent bien.

Le défi est plutôt de maintenir les filles pauvres à l’école —dans n’importe quelle école— et de bien faire comprendre à leurs parents qu’il est nécessaire que leurs filles reçoivent une éducation. Au Liberia, plus de 60% des femmes entre 15 et 49 ans ne savent pas lire, contre 30% des hommes, révèlent les statistiques de United Nations Liberia.

Wipnet a lancé un programme de formation pour jeunes filles qui prenait en charge leurs frais de scolarité. Mais elles n’allaient quand même pas à l’école, raconte Diawara-Howard. Leurs parents, dépassés par les rigueurs de la vie après la guerre, ne pouvaient se passer de leurs filles. Ils avaient besoin qu’elles travaillent. Mais l’implication des jeunes femmes et des filles est vitale pour l’avenir du Liberia. «Nous avons besoin d’embarquer avec nous des femmes plus jeunes», explique Diawara-Howard.

Elles doivent s’assurer qu’une autre génération d’amazones œuvrant pour la paix prendra la relève.

«Nous sommes des femmes», explique Etweda Cooper dans la Hutte de la paix, élégante et sereine avec ses dreadlocks poivre et sel. «Nous sommes des nourricières. Nous sommes des ouvrières de paix. Au final, nous représentons quand même 50% de la population…»

«Les femmes ont une sorte de force», poursuit Cooper, qui vient d’être élue maire d’un petit village de pêcheurs qu’elle rêve de transformer en complexe touristique écologique. «Je ne dis pas que les hommes ne sont pas forts. Mais nous avons une force intérieure.»

«Vous considérez-vous comme une féministe?», demandé-je à Cooper alors qu’elle se lève pour partir.

Elle se tourne vers moi, marque une pause. «Oui», répond-elle. Et elle me sourit.

Teresa Wiltz, Slate Afrique


Partagez-le