Edmund Morel

Edmund Morel: la fin de Leopold II en Afrique

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Edmund Dene Morel (1873-1924) est un écrivain et journaliste britannique d’origine française, il est connu pour sa lutte contre les sévices faits aux Congolais par les coloniaux. Embauché par la compagnie maritime Elder Dempster de Sir Alfred Jones qui assurait la liaison Anvers – Boma, il fut rapidement en contact avec l’Afrique occidentale. Féru de cette région du monde et défenseur, dans un premier temps de l’œuvre du roi Léopold II, il fut interpellé par la situation humanitaire de l’État indépendant du Congo (EIC). Mis au courant par plusieurs missionnaires protestants (le Suédois Sjöblom, les Américains Morrisson et Sheppard et le Britannique Henry Guinness) et par les activités d’Henry R.Fox Bourne et de Charles Dilke de l’Aborigenes Protection Society qui devint une alliée de Morel, il se lança dans une campagne de dénonciation des exactions commises au Congo.

Selon Morel, l’EIC n’était nullement un État « civilisateur » et « philanthrope » comme il le prétendait, mais une vaste entreprise privée qui réduisait en esclavage le peuple congolais à des fins économiques. En effet, selon Morel, le Roi avait notamment profité de l’expansion de l’industrie automobile pour rentabiliser sa colonie en faisant travailler les Africains qui se voyaient rudement traiter s’ils n’apportaient pas des quantités suffisantes de caoutchouc (mains coupées, enlèvement de femmes…) Ces exactions auraient, selon Morel, plus que décimé le pays. Allant jusqu’à affirmer qu’entre 1885 et 1908, le Congo avait perdu 40 % de sa population, il voyait comme cause unique de cette situation déplorable, les activités du Roi. De plus, Morel critiquait l’EIC qui faisait fi des clauses prévues dans l’Acte de Berlin (26 février 1885) qui prévoyait notamment la liberté de commerce dans le bassin du Congo. En outre, la nature même de l’EIC, un État créé de toutes pièces, dirigée par un seul homme, sans la moindre possibilité de contrôle, était insupportable à Morel.

Concrètement, notre homme lança l’une des plus importantes campagnes de sensibilisation qu’ait connue l’Angleterre au XIXe siècle. Il fonda le West African Mail, un journal qui se consacrait de près à la question congolaise, puis, à l’instigation de Sir Roger Casement, la Congo Reform Association le 23 mars 1904. Cette Association affirmait avoir pour unique but de faire la lumière sur l’affaire congolaise et de pouvoir réparer les maux infligés aux races autochtones du Congo, c’est-à-dire d’entreprendre des réformes politiques dans cette région du monde, de faire cesser les atrocités et de rétablir la liberté de commerce. Elle établit ses activités dans de nombreuses régions d’Angleterre et était également florissante à l’étranger : en France, en Allemagne et surtout aux États-Unis. Certaines personnalités belges de l’époque furent en contact avec Morel comme Félicien Cattier de l’Université libre de Bruxelles ou le socialiste Emile Vandervelde. Morel eut une activité considérable s’adressant à quelques milliers de personnes lors de meetings, mais ses moyens de pression les plus importants résidaient dans ses activités de journaliste, dans sa participation au West African Mail ou à des journaux comme le Pall Mall Gazette, le Speaker, etc., et à ses activités d’écrivain. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont King Leopold’s Rule in Africa, 1904, Red Rubber, the story of rubber slave trade flourishing on the Congo in the year of Grace 1907 (l’histoire du florissant commerce des esclaves du caoutchouc au Congo dans l’an de grâce 1907), 1907). Il parvint ainsi à créer un mouvement mobilisant l’Angleterre entière toute tendance politique ou confessionnelle confondue (mis à part les catholiques). Des auteurs comme Sir Arthur Conan Doyle ou l’Américain Mark Twain participèrent activement à la campagne.

D’abord distant vis-à-vis de la question, le gouvernement britannique s’intéressa davantage à la question, en particulier le secrétaire du Foreign Office, Sir Edward Grey. Ce dernier, privilégiant une reprise du Congo par la Belgique, fut suivi par Morel qui se distança de Grey par la suite affirmant qu’une annexion ne changerait en rien la situation du pays dans la mesure où les entrepreneurs criminels de l’EIC deviendraient des fonctionnaires belges. Néanmoins, privilégiant cette solution à la crise, le gouvernement britannique fit pression sur l’EIC, mais le Roi Léopold II refusait de céder aux pressions. Longtemps hésitant face à la question, le gouvernement américain du président Theodore Roosevelt se joignit finalement aux Britanniques faisant céder le Souverain de l’EIC. En 1908, le Congo devint alors une colonie belge. Les activités du gouvernement britannique décrurent et la Congo Reform Association fut dissoute en 1913, mais pas le désaccord de Morel vis-à-vis de cette entreprise coloniale qui demeurait. Néanmoins, quelques années avant son décès, il reconnut le bien-fondé des réformes entreprises par la Belgique se disant confiant en l’avenir du Congo.

Il s’intéressa aussi à la question marocaine et visita le Nigeria. Il est aussi célèbre pour ses positions pacifistes durant la Première Guerre mondiale en devenant cofondateur de l’Union of the democratic Control (UDC) et son opposition à la participation de la Grande-Bretagne au conflit. Après avoir été porté aux nues, il fut haï pour ses positions politiques et même jeté en prison pour avoir tenté de violer la loi qui interdisait d’envoyer sans autorisation des imprimés en pays neutres. Il devint membre libéral du Parlement britannique en 1922 et les cofondateurs de l’UDC le proposèrent comme candidat au Prix Nobel de la paix.

À travers toute la période coloniale, Morel a été abondamment critiqué par une majorité de Belges. Il a été vu tour à tour comme le propagandiste d’une campagne intéressée, apportant aux Britanniques le prétexte d’une annexion du Congo, puis des intérêts commerciaux britanniques, enfin des intérêts allemands en Afrique centrale. La personnalité de Morel a, et continue à faire couler beaucoup d’encre en Belgique et à l’étranger à travers de nombreux ouvrages.

Référence :

  • Du Sang sur les lianes, livre de Daniel Vangroenweghe, 1986
  • Les Fantômes du Roi Léopold II, d’Adam Hochschild, 1998
  • Le film de Peter Bate, White King, Red Rubber, Black Death, 2004.
  • En outre, Edmund Dene Morel fut l’auteur d’une autobiographie, inachevée, mais complétée de façon valable par Jean Stengers et William R. Louis : E. D. Morel’s History of the Congo Reform Movement, 1968.
  • Citons aussi les imposants volumes de Jules Marchal, E. D. Morel contre Léopold II, 1900-1910, 1996 et la biographie complète de la vie de Morel par F. Seymour Cocks, E. D. Morel, the man and his work, 1920.

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13 Commentaires

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    Arthur LABARRE
    27 mars 2012 at 16:06 · Répondre

    OUI, J’AI HONTE D’ETRE NE BELGE !!!

  2. avatar
    Elongi
    19 mai 2011 at 14:12 · Répondre

    J’apprecie beaucoup la pertinence votre travail qui témoigne votre esprit humaniste. J’ai compris que l’heure est à la divulgation de secrets qui empêchent une relation sincère entre la République Démocratique du Congo et le Royaume de Belgique.

    A la lecture de toutes vos publications, nous retenons que la Capitale de l’Europe continuera à briller sous l’oeuvre malsaine de sa Majesté Léopold II aussi longtemps, la vérité sera cachée à la nouvelle génération de ces deux pays; le Congo et la belgique.

    Notons tout de même que lorsque la Capitale de l’Europe souffre intérieurement de cette humiliation infligée par son Monarque d’alors, ce sont tous les pays d’Europe qui en sont victimes. Car, cette capitale devient, par l’acte ignoble du roi Léopold II, la Capitale de la honte. Ce qui nous laisse comprendre l’ambivalence qui règne constamment dans sa politique intérieure.

    Quant au peuple du Congo, je leur lance un défit; aussi longtemps que nous écrivains, activistes, poètes, juristes, historiens, politiques etc… ne mettront pas en place une structure unique en vue d’envisager un procès imminent, nos efforts individuels ne seront que vains. Pensez-y! en attendant continuons à mobiliser le fer de lance du Congo qu’est notre jeunesse à prendre part à ce tournant de notre histoire.

    Je suis optimiste et je crois que le cinquantenaire du Congo nous rend réellement libre dans toutes les étapes perdues depuis l’exploitation de la Nation congolaise par Léopold II.

    Que Dieu bénisse la République Démocratique du Congo!

    • avatar
      19 mai 2011 at 22:32 · Répondre

      Merci à vous pour cet éloquent avis! Il est certains que nous devons nous réapproprier notre histoire et le faire avec sagesse, labeur et vision, afin que les générations derrière nous ne souffrent pas de ce manque de connaissance et coupure de certaines lectures de l’histoire de nos pays d’Afrique que l’on entend jamais audiblement sous d’autres cieux.

  3. avatar
    Sandro SuperGibo
    3 février 2011 at 20:12 · Répondre

    Je suis belge et j’habite à Arlon.

    Dernièrement, j’ai lu le livre de Joseph Conrad  » au coeur des ténèbres », j’ai vu le film de Pate et surtout lu le livre d’Hochschild.

    Hier j’étais à Bruxelles pour le travail. Je n’y avais été qu’une fois, quand j’étais petit.

    Juste pour voir de mes prores yeux, j’ai été au Palais de Justice, au Palais Royal, au Mont des Arts, au Cinquentenaire. J’ai vu les Avenues de Tervuren, Royal, les Boulevards comme à PAris.

    Et ce n’est certainement pas tout ce que la Belgique doit à ce Tyran.

    Des montagnes et des montagnes de monuments tous plus imposants les uns que les autres. Des sites incroyablement monumentaux à l’architecture pharaonique que même les plus grandes puissances économiques mondiales ne peuvent revendiquer. Combien des milliards d’€ et de millions de vies englouties pourque Bruxelles brille comme une grande capitale. Et tout ça avec votre sang.

    J’ai honte d’être belge…

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      4 février 2011 at 16:44 · Répondre

      Je pense qu’àpres ce sentiment de honte, il faut passer à des actions affirmatives pour rétablir une certaine vérité et la propager afin que les jeunes générations ne soient plus des perdus ou autres égarés culturels et historiques sur le passé de leur ancêtres.

      Toutes les bonnes volontés allant dans ce sens (blancs comme noir) sont les bienvenues dans le projet Bana Mboka.

      • avatar
        Sandro SuperGibo
        4 février 2011 at 18:46 · Répondre

        Je pense que la meilleure chose à faire, dans un premier temps, serait de joindre le ministère de l’enseignement, flamand comme Francophone, et demander de modifier les cours d’histoire de la Belgique.

        Il y a eu un tel révisionnisme au cours du siècle au niveau de l’apport réel de Léopold 2 que ça en devient indécent. Pourquoi pas voire du côté des élus de couleur, comme Migisha.

        Une fois la vraie histoire réétablie, et surtout toutes les statues de ce tyran déboulonnées du pays, la Belgique pourra commencer son travail de culpabilité. Mais pour faire bouger les choses, ça ne sert à rien de manifester ou d’aller taguer en rouge la statue du roi à Bruxelles.

        Vouloir modifier les cours d’histoire, c’est à mon sens le premier objectif réalisable à court terme et pas trop onéreux.

        Au plaisir d’avoir de vos nouvelles.

        Salut.

        Sandro

        • avatar
          6 février 2011 at 12:24 · Répondre

          c’est une souhait louable et juste que je pense beaucoup ont déjà eu à coeur. Mais tans que la chasseur fait son histoire et l’impose il sera difficile aux lions de lui dire de le changer. Il faut que les lions fassent, développent et propagent largement leur propre histoire et de ce fait, tôt ou tard, le chasseur se dira qu’il doit tenir compte de la version d’histoire des lions au risque de voir tout les autres êtres vivants de la savane se liguer contre lui et ériger une force de pensée qui s’opposera à celui des chasseurs. Ce qui, in fine, affaiblira la toute puissante domination historique du chasseur!

          voilà ce que je peux dire à ce sujet

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          8 août 2011 at 11:16 · Répondre

          C’est une initiative qui est en voie car soutenue par plusieurs plate formes dont Afrikaans plateform basée à anvers. Un document dasn ce sens avait été déposé auprès des institutions belge (communautaires surtout).

          Contactez Afrikaans Platform éventuellement pour savoir l’avancement de cette initiative.

    • avatar
      8 août 2011 at 11:14 · Répondre

      Il (le roi Leopold II) a fait beaucoup construire aussi en France, à Nice surtout. Je pense qu’il ne faut pas avoir honte à ce point. Ce sont des ambitions politiques qui font faire aux gens des choses pareilles. Au contraire en temps que belge, vous devriez vous investir pour que lumière soit faites mais surtout que VERITE soit dite sur la place publique. Ce sera sans doute votre manière de faire votre part…

  4. avatar
    Monique Mbeka Phoba
    4 janvier 2011 at 12:08 · Répondre

    Merci pour cet apport. Mais, il importe aussi de ne pas oublier le rôle que les Afro-américains ont joué dans la dénonciation des infamies de Léopold II. Leurs efforts ont ensuite été relayés par d’autres, dont Edmond Morel. Mais, comme par hasard, cet apport continue d’être occulté. Or, c’est fondamental pour nous. A suivre.

    • avatar
      6 janvier 2011 at 20:53 · Répondre

      j’ai lu le bouquin, LES FANTOMES DE LEOPOLD II et je sais que un journaliste noir du nom de Washingtown sauf erreur fut de ceux là aussi.
      nous n’occultons rien mais diffusons en fonction des articles prêts et ceux qui nous sont envoyés.

      Hors l’équipe n’est pas encore assez étoffée pour répondre à ce défi, raison pour laquelle nous encourageons d’autres personnes à nous rejoindre afin de grossir l’équipe rédaction.

      nous demandons aussi aux personnes qui ont des connaissances, comme celles que tu as soulevé, de nous les faire parvenir pour diffusion.

      Une adresse mail est d’ailleurs à disposition : articles@savoiretpartage.com

  5. avatar
    3 janvier 2011 at 23:21 · Répondre

    le probleme avec nous peuple Congolais,et peuple Noire nous
    connaissons notre histoire,et nous lisons jamais.Un peuple qui ignore son histoire n’a d’avenir.

    • avatar
      3 janvier 2011 at 23:23 · Répondre

      Au fait je pense qu’il serait plus approprié de dire que nous NEGLIGEONS les informations contenus dans les livres. Sans doute à cause du temps que cela demande et des moyens cad financiers pour se procurer ses livres précieux et utiles pour nous.

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